Photographie datée de 1979. Au premier plan, Francisco Macias, ancien président de la Guinée équatoriale. En arrière plan à droite, Teodoro Obiang, alors lieutenant-colonel, l'observe. © Getty Images/Cover/Sigfrid Casals

Photographie datée de 1979. Au premier plan, Francisco Macias, ancien président de la Guinée équatoriale. En arrière plan à droite, Teodoro Obiang, alors lieutenant-colonel, l’observe.
© Getty Images/Cover/Sigfrid Casals

Afrique-Guinée Equatoriale. Il y a 40 ans jour pour jour, Teodoro Obiang s’emparait du pouvoir à Malabo, mettant fin à « l’Unique miracle » de Guinée équatoriale. Récit.

En ce 3 août 1979, des militaires annoncent avoir renversé le président à vie de Guinée équatoriale, Francisco Macias Nguema. À Malabo, la population descend dans la rue pour célébrer la fin de son régime sanguinaire.

L’ambassadeur de France, seul ambassadeur occidental résidant dans la capitale, est aux premières loges. Ses télégrammes, récemment « déclassifiés » par le ministère français des Affaires étrangères, apportent un éclairage inédit sur le putsch qui signe l’arrivée au pouvoir de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, devenu le plus ancien des présidents en exercice au monde.

Dès 20 heures, Radio Malabo diffuse un communiqué militaire signé par un seul officier : le lieutenant-colonel Obiang. Le « numéro deux » du régime déchu reproche au président qu’il vient de renverser – un cousin éloigné qu’il considère comme un oncle – ses violations « systématiques » des droits de l’homme. L’officier annonce une nouvelle ère de droits et de libertés.

Francisco Macías Nguema, « père » de l’indépendance devenue effective en octobre 1968, premier président élu, est en fuite. Le « coup d’État de la liberté », comme disent les partisans de la nouvelle junte, provoque des scènes de liesse dans la capitale. « Si les militaires quadrillent la ville, les gens manifestent bruyamment leur joie dans la rue en lacérant les portraits du président (Macías) », rapporte l’ambassadeur Hubert Cornet dans un télégramme destiné au Quai d’Orsay.

Sous l’ex-chef d’État, une personne sur 500 a été exécutée, selon Amnesty International. Des garçons de 12 ans ont été enrôlés dans l’armée. Sur une population d’environ 380 000 personnes, un quart s’est exilé, notamment en Espagne, l’ex-puissance coloniale. Francisco Macías, capable de tous les excès, est allé jusqu’à interdire le catholicisme. Son régime est officiellement athée, mais dans les faits, la Guinée équatoriale est sous le joug du culte de son président. Francisco Macías a même donné son nom à l’île de Bioko (anciennement Fernando Po)…

En ces temps de guerre froide, la Guinée équatoriale, pourtant membre du Mouvement des non-alignés, est proche du bloc de l’Est. Les chalutiers qui pêchent dans ses eaux sont soviétiques. La garde rapprochée du « Gran Camarada » est cubaine. Dans le communiqué lu sur Radio Malabo, un détail n’échappe pas aux auditeurs attentifs : le terme « camarade », jusque-là accolé aux titres officiels, a été supprimé.

L’espoir fleurit dans une capitale sans eau

Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, président de la Guinée équatoriale. Reuters/James Akena

Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, président de la Guinée équatoriale. Reuters/James Akena

La cathédrale, fermée depuis dix ans, est rouverte. Des catholiques s’y pressent pour faire baptiser leurs enfants. Sous l’ancien régime, ceux qui tenaient malgré tout à donner des prénoms chrétiens à leurs enfants étaient mis à l’amende.

En 1979, Teodoro Obiang, l’ex-homme de confiance de Francisco Macías, hérite d’un pays au bord du gouffre. L’économie est exsangue. Depuis l’indépendance, la production de cacao – qui passait pour l’un des meilleurs au monde – a été divisée par neuf. Celle du café a quasiment disparu. Les fonctionnaires n’ont pas été payés depuis des mois. La poste centrale est fermée. Le directeur de la Banque centrale a été torturé au vu et au su de tous derrière l’hôtel Panafrica de Bata – le seul établissement hôtelier du pays, exception faite du Bahia, à Malabo.

Dans la capitale, il n’y a plus d’électricité depuis près d’un an. Dans les robinets, l’eau coule une heure par jour. Un visiteur étranger dira de la capitale en grande partie dépeuplée, une ville dont les maisons sont toutefois en bon état, qu’elle donne l’impression d’avoir été frappée par la peste. L’ambassadeur Cornet résume à sa façon l’ère Macías : « Onze années d’aberration, d’obscurantisme et de régression. »

Le pronunciamiento pousse le président, qui vit retranché dans son village natal de Nsangayong depuis cinq ans, à fuir vers le Gabon. Mais lorsque les troupes loyalistes comprennent qu’elles ne combattent pas des envahisseurs étrangers – comme Francisco Macías le leur a fait croire – mais des insurgés, elles désertent. Les instructeurs cubains et nord-coréens qui les encadrent ne peuvent plus rien pour le « Leader d’acier ».

Le coup d’État est présenté à tort comme un putsch sans effusion de sang. Mais les affrontements entre loyalistes et putschistes feront de 200 à 300 morts, selon l’ambassadeur Cornet. Des prisonniers civils et militaires ont, par ailleurs, été fusillés. Deux semaines après le coup d’État, Francisco Macías sera capturé dans la forêt près de la frontière avec le Gabon et fait prisonnier dans la ville portuaire de Bata.

 

Un procès pour génocide et égoïsme

 

Teodoro Obiang fera juger son prédécesseur par un tribunal militaire qui siégera dans un cinéma de Malabo. Inculpé dans un premier temps de génocide (notamment pour l’assassinat de 441 prisonniers dans les prisons de Bata et de Malabo) et appropriation de fonds publics à des fins « égoïstes », il sera accusé d’autres crimes au fil du procès, l’acte d’accusation ne cessant de varier.

 

Dans le box des accusés, l’« Unique miracle » de naguère a perdu de sa superbe. « La voix éraillée, un comportement moins assuré (…) donnent à penser que Francisco Macías, comme affectent de l’appeler les membres du tribunal, perd pied devant le flot d’accusations et de témoignages qui l’accablent », note Hubert Cornet. L’ex-chef d’État ne se laisse pas démonter cependant, à plus forte raison qu’il manie avec habileté « la conviction indignée, l’ironie, les sous-entendus (et) un certain bon sens », relève le diplomate. Pour déstabiliser l’accusation, la défense démontre que les exécutions sommaires étaient inférieures au chiffre avancé par le procureur et qu’elles étaient le fait « d’agents subalternes » qui ont agi de leur propre chef.

 

La sentence tombe : le président déchu est reconnu coupable de génocide, haute trahison et assassinats massifs, notamment. Il est absent du tribunal, où un millier de personnes se sont donné rendez-vous. « La salle (…) a éclaté en applaudissements prolongés lorsque l’audience a été levée », souligne Hubert Cornet. Des soldats de la Garde royale marocaine, sur place pour prêter main forte à Teodoro Obiang, exécuteront Francisco Macías et six acolytes, l’après-midi même. Nous sommes le 29 septembre 1979.

 

Les « plus vives félicitations » de l’Europe

 

La Communauté économique européenne, qui a suspendu ses programmes de coopération (à l’instigation du Royaume-Uni), s’enthousiasme pour le lieutenant-colonel Obiang. « De tout cœur avec le peuple guinéen », Claude Cheysson, commissaire européen pour le développement (et futur ministre français des Affaires étrangères), fait parvenir un télégramme à Teodoro Obiang pour exprimer ses « plus vives félicitations » seulement cinq jours après le coup d’État.

 

La France, plus circonspecte, mettra onze jours à faire connaître son intention de « collaborer » avec les nouvelles autorités. Vu de Paris, il ne faut pas trop traîner, non plus… L’Espagne, pense-t-on au Quai d’Orsay, tentera de profiter de l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle équipe pour avancer ses pions.

 

Deux mois après le coup d’État, Paris dépêche à Malabo son ministre de la Coopération, Robert Galley, l’homme qui a représenté la France au sacre de l’empereur Bokassa en Centrafrique en 1977. Dans un pays « au bord de l’abime », la situation « dépasse tout ce que j’ai pu voir jusqu’ici en Afrique en matière de dénuement et de terreur latente », écrit-il au président Valéry Giscard d’Estaing.

 

Le ministre profite de son séjour pour rappeler à ses hôtes l’intérêt que la France porte aux permis pétroliers et à la prospection minière. « Nous savons que des indices très sérieux d’uranium, d’or, de tantale ainsi que de grands gisements d’anthracite ont d’ores et déjà été découverts », précise-t-il dans son courrier à Valéry Giscard d’Estaing.

 

Teodoro Obiang ne voit pas d’objection au rapprochement qui s’esquisse entre Paris et Malabo. Au contraire. Quelques jours après son coup d’État, le nouvel homme fort communiquait déjà avec le président Giscard d’Estaing pour lui témoigner de son admiration pour ce que la France avait fait jadis dans ses colonies. Difficile de se démarquer plus clairement de Macías, un militant anticolonialiste !

 

La France aura tôt fait d’inviter à Paris le deuxième vice-président du nouveau régime, le capitaine Salvador Ela Nseng, un ex-directeur de la prison de Bata. Descendu à l’hôtel de Crillon, un palace parisien, il visitera le château de Versailles en compagnie d’un cadre de… la société pétrolière Elf Aquitaine.

 

« Il pleurait amèrement »

 

Avant son procès à Malabo, le président déchu, Francisco Macias, a été détenu pendant quelques jours dans une prison de la ville portuaire de Bata. Malgré leurs instructeurs cubains et nord-coréens, les soldats qui lui étaient resté fidèles n’ont pas su empêcher sa capture, près de la frontière avec le Gabon, le 18 août 1979.

 

Blessé par balles au bras gauche, le « Gran Camarada » voit et entend de plus en plus mal. Le lieutenant Pedro Esono Masie, un officier qui vit aujourd’hui en exil aux Etats-Unis, est l’un des militaires chargés de le surveiller. Il se souvient d’un homme brisé qui en voulait à la population du district Mongomo qui avait, à ses yeux, permis à Obiang d’arriver au pouvoir.

 

« Il pleurait amèrement, il pleurait, et il maudissait les gens (du district) de Mongomo, se souvient Pedro Esono. Il disait que les gens de Mongomo seraient maudits jusqu’à la fin des temps s’ils ne se débarrassaient pas de Teodoro. Il disait que ce n’était pas une façon d’arriver au pouvoir et qu’on le maltraitait. C’est ce qu’il disait en pleurant. »

Avant ses dérives totalitaires, Francisco Macias avait été élu démocratiquement.

 

(Source: Rfi Afrique)

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